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Emmanuel Wallon

La bataille de l’art à l’école

Article paru dans « Figures de spectateurs », Raison présente, n° 187, 3e trimestre 2013, p. 75-78.

mercredi 1er janvier 2014

Il n’est pas indispensable de remonter à la IIe République pour saisir l’enjeu d’une éducation artistique étendue à tous les enfants et adolescents, de la maternelle à l’université, mais on ne saurait nier que la situation d’aujourd’hui, si différente soit-elle d’alors, fait revenir en mémoire les mots de Victor Hugo, lorsqu’il évoquait à la tribune de l’Assemblée nationale, le 10 novembre 1848, la nécessité d’un budget unique rassemblant dans une seule main les activités pédagogiques relevant de l’Instruction publique et les actions d’encouragement des arts qui dépendaient encore du ministère de l’Intérieur. On court de grands risques – disait-il en substance – à faire des économies sur l’intelligence : « On pourvoit à l’éclairage des villes […] ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral, et qu’il faut allumer des flambeaux pour les esprits ! ».

Sous la Ve République, d’une alternance à l’autre, un accord assez général s’est laborieusement mais progressivement réalisé sur l’importance d’articuler ensemble, à travers l’itinéraire de l’enfant, connaissances, pratiques et découvertes, en passant par des actions dans les trois temps : scolaire, périscolaire, extrascolaire. Jacques Chirac l’avait affirmé en qualité de Premier ministre, lui aussi devant l’Assemblée nationale, dès le 9 avril 1986 : « Ce que Jules Ferry a fait, voilà un siècle, dans le domaine des disciplines de la connaissance, nous devons aujourd’hui le faire pour les disciplines de la sensibilité en généralisant l’initiation et la pratique artistiques. » Le candidat François Hollande s’est montré nettement plus résolu aux Biennales internationales du spectacle de Nantes le 19 janvier 2012 : « Je lancerai un plan national d’éducation artistique, piloté par une instance interministérielle, dotée d’un budget propre, rattaché au Premier ministre. »

Les prémices de l’action publique s’étaient d’abord dessinées sur les brisées de la crise de mai-juin 1968, avec l’introduction d’un « tiers temps pédagogique » dans les écoles élémentaires dès 1969. Les premières mesures interministérielles furent stimulées par la création du Fonds d’intervention culturelle (FIC) en 1971. Depuis lors, les acteurs de terrain ont vu défiler une succession de dispositifs qui se sont tantôt superposés, tantôt substitués les uns aux autres. De la signature du premier protocole d’accord entre les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, le 25 avril 1983, à la timide « relance » par Gilles de Robien et Renaud Donnedieu de Vabres en 2005 du « Plan de cinq ans pour le développement des arts et de la culture à l’école », lancé par Jack Lang et Catherine Tasca le 14 décembre 2000 mais suspendu par leurs collègues Jean-Jacques Aillagon, et Xavier Darcos en 2002, les péripéties furent aussi nombreuses que les circulaires.

Sitôt installé à l’Élysée, François Hollande a réitéré son engagement de campagne, repris dans le discours d’investiture du gouvernement de Jean-Marc Ayrault dans des termes auxquels ses ministres de l’Éducation et de la Culture, Vincent Peillon et Aurélie Filippetti se sont empressés de faire écho. De fait, le premier a lancé une concertation nationale pour la « refondation de l’école de la République » (du 5 juillet au 9 octobre 2012), suivie le 23 janvier 2013 par le dépôt d’un projet de loi d’orientation et de programmation, dont l’article 6, remanié par les parlementaires, a consacré l’importance de l’éducation artistique pour la formation de l’esprit de l’élève et l’épanouissement de sa personnalité, en la plaçant sous l’indissociable trinité que constituent, pour la pédagogie des arts, l’acquisition de savoirs, la conduite d’expériences, la fréquentation des œuvres. La seconde a impulsé sur ce thème sa propre consultation des collectivités territoriales et des associations (du 21 novembre au 7 décembre 2012), dont est sorti un rapport est sorti en janvier 2013, alors qu’elle engageait un « Tour de France de l’éducation artistique et culturelle » pour rencontrer les acteurs de terrain.

Ces derniers étaient dans le même temps invités à faire remonter des projets d’actions éducatives menés par des artistes en partenariat avec un établissement scolaire et une collectivité territoriale, susceptibles de se voir récompensés d’un « Prix de l’audace artistique et culturelle » par un jury présidé par l’humoriste Jamel Debbouze, doté par la fondation d’entreprises Culture et diversité (créée par l’analyste financier Marc Ladreit de Lacharrière, patron de l’agence de notation Fitch), mais remis par le chef de l’État en personne le 12 juin 2013.

Les intéressés – enseignants, artistes, médiateurs, militants associatifs, élus locaux – n’ont pas tardé à faire savoir que les mesures envisagées n’avaient pas l’envergure du plan espéré à l’échelle nationale. Des professeurs et parents d’élèves de conservatoires réunis dans un Collectif pour des Assises ouvertes sur les pratiques, l’éducation et les enseignements artistiques (Canopéea) aux administrateurs territoriaux regroupés dans la Fédération nationale des associations de Directeurs des affaires culturelles (FNADAC), en passant par les « dumistes » (musiciens intervenant en milieu scolaire), leurs critiques ont visé pêle-mêle : le manque de pilotage national et la légèreté de la coordination régionale des actions ; la dose homéopathique des crédits affectés à l’ambition affichée de généralisation, après plusieurs années de disette budgétaire ; l’imprécision de la notion de « parcours » introduite par la loi et détaillée par une circulaire sans que ses modalités de validation ne soient établies ; la persistance des inégalités entre les collectivités, que seule une aide aux territoires prioritaires permettrait de compenser ; les difficiles reconnaissance et rémunération des artistes impliqués dans les projets pédagogiques ; l’absence de modules de formation initiale dans les écoles supérieures d’art et les nouvelles écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), mais aussi de stages de formation continue, pour favoriser l’initiation des partenaires au montage des projets ; le défaut d’un pôle de ressources facilitant l’accès au document et à l’image, mais aussi la réalisation de statistiques, d’études et d’évaluation pour encourager l’initiative dans les différents cycles et l’ensemble des disciplines.

Durant toute l’année scolaire 2012-2013, les experts regroupés dans le collectif « Pour l’éducation, par l’art », dont on lira les tribunes ci-après, n’eurent de cesse d’alerter les responsables de l’exécutif et du législatif sur ces différents points. Ils les prévinrent aussi des effets pervers que pourrait entrainer la nécessaire refonte des rythmes scolaires, appliquée dans le primaire à compter de la rentrée de septembre 2013, si celle-ci ne réserve pas un espace-temps hebdomadaire aux ateliers d’éducation artistique, mais renvoie les enfants, les adolescents et leurs familles aux très disparates solutions d’animation périscolaire ou d’enseignement extrascolaire offertes par les collectivités territoriales.

Il faudra guetter les prochaines réformes du système éducatif pour savoir s’ils furent entendus, et pour juger si cette bataille de l’éducation artistique s’avère plus décisive que celles qui l’ont précédée dans des circonstances politiques beaucoup moins propices. [1]

Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre.

P.-S.

Voire le sommaire du numéro 187 "Figures de spectateur", avec les articles de Christian Ruby, Joëlle Zask, Christian Ruby, Marion Hohlfeldt, Corine Pencenat, Augustin Giovannoni, Anne Gonon, Benjamin Lesson, Emmanuel Wallon, Collectif "pour l’éducation, par l’art" et André Tosel sur le site de la revue Raison présente.

Portfolio

Raison présente n°187

Notes

[1] Voir Pascal Collin, L’Urgence de l’art à l’école, Un plan artistique pour l’Éducation nationale, préface d’E. Wallon, éditions Théâtrales, Paris, 2013 ; Marie-Christine Bordeaux et François Deschamps, Éducation artistique, l’éternel retour ? Une ambition nationale à l’épreuve des territoires, Collection "La culture en questions", éditions de l’Attribut, Toulouse, 2013 ; voir aussi le dossier sur l’éducation artistique de L’Observatoire, La revue des politiques culturelles, OPC, Grenoble, n° 42, été 2013.

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