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Emmanuel Wallon

L’éducation artistique a besoin d’audace politique

Entretien paru dans La Terrasse, Avignon en scène(s), hors-série (dossier « L’État et la politique culturelle »), n° 211, juillet 2013, p.38 (propos recueillis par Gwénola David).

lundi 1er juillet 2013

Pointée comme une nécessité depuis bien des législatures, l’éducation artistique et culturelle attend toujours, malgré les dispositifs successifs, un plan d’envergure qui permette de passer des velléités à la réalité de parcours structurés touchant tous les jeunes, de l’école primaire à l’université. Le président et le gouvernement en ont affiché la priorité. Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre, membre fondateur du collectif « Pour l’éducation, par l’art », analyse les enjeux et les blocages d’une telle ambition.

En quoi l’éducation artistique et culturelle participe-t-elle d’un projet de société et constitue-t-elle une priorité ?

Emmanuel Wallon : Les ressorts usuels de la politique culturelle que sont la construction d’équipements, l’octroi de labels, le lancement de manifestations et autres festivals sont grippés et ne suffisent pas à déjouer les inégalités. Il faut donc davantage impliquer les arts dans la vie de tous, au quotidien. L’éducation artistique s’avère un puissant levier de démocratisation culturelle car l’école accueille l’ensemble des enfants, quels que soient leur milieu social et leur capital culturel. Au-delà de son efficacité en termes d’élargissement et de renouvellement des publics, la fréquentation des arts apporte des bienfaits éducatifs primordiaux. Préparer les jeunes à s’insérer dans la société, à observer des règles civiques, à s’investir dans les emplois du futur, suppose de les élever au plan des représentations symboliques pour qu’ils puissent faire de leurs expériences individuelles et émotions personnelles des motifs de réflexion et de partage. Une école circonscrite aux matières dites principales ne permettrait pas l’apprentissage de la vie en collectivité, qui requiert l’empathie, l’ouverture à l’altérité, l’aptitude à s’orienter dans la jungle des informations et des tentations. Elle serait par ailleurs en décalage avec les besoins d’une économie nouvelle qui repose sur l’initiative individuelle et la capacité à prendre ses responsabilités. L’éducation artistique est la seule alternative pertinente aux industries du divertissement qui formatent l’imaginaire de la jeunesse. Il s’agit à la fois d’un enjeu de société et de génération. [1]

En quoi l’éducation artistique constitue-t-elle une chance pour l’école de se réformer et se repenser ?

E. W. : Pour réussir dans ses missions, l’école a besoin d’associer la découverte, la connaissance et la pratique des arts. L’éducation artistique favorise les relations avec l’extérieur, la transversalité entre les disciplines, la motivation des élèves et par conséquent leur réussite. Pour mettre les élèves en mouvement, leur transmettre le désir d’apprendre et de se cultiver eux-mêmes, les enseignants doivent solliciter toutes leurs facultés : non seulement celle de bien faire ou de tout savoir, mais aussi de s’exprimer, de s’exposer au regard des autres, d’exercer des talents naissants, de découvrir le plaisir qui s’attache au labeur. La construction d’un projet en partenariat avec des artistes autorise cela.

En novembre 2012, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti a lancé une « Consultation nationale pour l’éducation artistique et culturelle » présidée par Marie Desplechin. Malgré la priorité affirmée, la mise en œuvre de la généralisation semble rencontrer de nombreux freins.

E. W. : La contrainte budgétaire est sévère. En dépit de l’affichage dans la loi de finances, la dégradation de la capacité d’action de l’État, entamée depuis plusieurs années, s’est accentuée dans ce domaine. Il en va de la cohérence entre le discours et l’action du gouvernement. Les Français peuvent comprendre qu’on manque d’argent, pas qu’on manque d’idées, de méthode et de volonté. Dès lors que l’éducation artistique est reconnue de tous côtés comme cruciale pour la réussite scolaire et l’essor des arts, alors il faut, malgré les restrictions, dégager les moyens d’enclencher de manière décisive le mouvement de généralisation souhaité, en portant d’abord l’effort sur le primaire, parce que c’est dans l’âge tendre que tout commence, et vers les territoires ruraux et périurbains, les moins équipés sur le plan culturel, les moins favorisés sur le plan économique, les plus vulnérables aux tentations populistes et xénophobes.

Est-ce seulement un problème de moyens ?

E. W. : Le défaut d’orientation et d’organisation dresse un second obstacle. Les différences de langage et d’habitudes de travail entre les ministères de la Culture et de l’Éducation requièrent un pilotage national, relayé dans le cadre de la région pour assurer la cohérence des actions. La pénurie de crédits impose une organisation à la fois volontariste et décentralisée. Un plan d’ampleur exige d’abord des ressources humaines. L’effort doit porter sur la formation initiale et continue des enseignants, pour les sensibiliser aux disciplines artistiques et les préparer au partenariat avec le monde de l’art, qui fait partie de leur mission. L’ouverture des écoles supérieures du professorat et de l’éducation en offre l’opportunité. Les artistes doivent également être initiés, durant leur cursus et leur carrière, à la conduite d’interventions en milieu scolaire. Les actions qu’ils encadrent à l’école doivent être reconnues comme inhérentes à leur vie professionnelle et notamment compter pour l’ouverture des droits aux allocations chômage des intermittents du spectacle. Dernière exigence : la ressource intellectuelle et documentaire. Il s’agit de conforter les meilleures expériences et d’en faire des exemples pour mobiliser toutes les forces disponibles. Cela réclame des compétences, des outils pédagogiques, des rencontres, un débat sur le sens et l’évaluation des actions. Le collectif « Pour l’éducation, par l’art » a proposé la création d’un pôle de référence national, observatoire et lieu de concertation à même de lancer des études, d’effectuer des comparaisons internationales, de stimuler les centres de ressources ou de recherche existants dans les divers champs disciplinaires. Enseignants et artistes, médiateurs et parents, associations et collectivités : partout des partenaires souhaitent s’impliquer. Mais il faut un minimum de moyens financiers et de volonté publique pour transformer cette espérance diffuse en mobilisation nationale.

Entretien réalisé par Gwénola David

P.-S.

- Visiter le site du collectif « Pour l’éducation, par l’art » : http://pourleducationartistique.overblog.com

- L’ensemble de ce numéro spécial Avignon 2013 et de son dossier « L’État et la politique culturelle » est à lire en ligne sur le site de La Terrasse ou à télécharger en cliquant sur ce lien.

Notes

[1] Voir Pascal Collin, L’Urgence de l’art à l’école, Un plan artistique pour l’Éducation nationale, préface d’Emmanuel Wallon, éditions Théâtrales, Montreuil, 2013.

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