ReprésentationS

Entretiens de Valois

lundi 11 février 2008

Article paru dans L’Humanité, rubrique Cultures, le 11 février 2008.

« Je m’y rends avec intérêt et vigilance »

Professeur de sociologie politique à l’université de Nanterre, Emmanuel Wallon sera, ce matin, aux "Entretiens de Valois" (convoqués par Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication).

Vous êtes conviés aux Entretiens de Valois. Quel est votre état d’esprit ?

E.W.- Je m’y rends avec intérêt et vigilance. S’agira-t-il d’une réflexion de fond ou d’une consultation sans lendemain ? Les professionnels sont échaudés, d’autres procédures sont engagées concernant, notamment, la révision générale des politiques publiques. Si la séance revêt l’épaisseur d’un paravent, je n’irai pas plus loin.

Le ministère tente de désamorcer les effets catastrophiques des baisses de budget…

E.W.- Le cabinet de Mme Albanel a relativement bien manoeuvré pour obtenir des compensations (34 millions d’euros - NDLR) qui atténuent l’impact du gel prévu. Ça permet d’en suspendre les effets. Mais le caractère exceptionnel des rallonges ne pérennise en rien les aides. D’autant que dans leur répartition, ce sont les institutions principales, celles qui sont « labélisées », qui en bénéficieront. Les compagnies, les ensembles de musique et de danse risquent de ne pas voir la couleur de l’argent. L’argument de la ministre consiste à dire que cet argent reviendra aux compagnies sous forme de résidences, de coproductions… On sait d’ores et déjà que ce sera dans une faible proportion, compte tenu des frais d’entretien de ces établissements. D’autre part, on peut relever la différence de traitement entre les institutions nationales, sises à Paris, et les autres. Le ministère concentre l’essentiel de ses investissements pour les premiers. Il reste peu d’argent pour aider la province.

Quels sont les enjeux d’une telle consultation ?

E.W.- Ce n’est pas la première consultation, il y en a eu d’autres. La ministre est soumise, de la part de l’Élysée, à une exigence brutale et abstraite de transformer le mode d’opération et de ses missions, dont les conséquences sont fortes. Il en est ainsi de la réouverture d’un chantier pour la direction de la musique, danse, théâtre et spectacle (DMDTS) avec la réduction du nombre de directions et le non-remplacement des fonctionnaires partant à la retraite. Ces entretiens peuvent produire de bonnes propositions pour mettre sur pied les réformes nécessaires (la mise en place d’une observation du spectacle vivant, mettre un peu de clarté dans les missions ou encore mettre en cohérence les compétences entre les différentes collectivités…), mais cette machine administrative est soumise à rude épreuve.

Les professionnels sont inquiets…

E.W.- À juste titre, mais la profession ne peut pas se contenter de pleurer ou de revendiquer. Le système bâti en 1946 ne l’a pas été que sur des sollicitations. Il l’a été sur de l’invention. On ne peut ramener ce débat qu’aux seules questions d’argent. La restriction des moyens budgétaires est bien réelle mais elle souligne, aussi, un manque de vision, d’ambition et de volonté.

La lettre de mission de Sarkozy à Mme Albanel affirme certaines volontés…

E.W.- Cette lettre porte en elle-même ses contre-arguments. Demander à la fois une ambition pour la culture et estimer que c’est la loi de la demande qui doit guider le programme est un non-sens. Je ne crois pas que l’ensemble des élus UMP partagent cet objectif-là. Il y a, dans cette lettre, un appel à une influence de l’économie privée à tous les niveaux et une analyse courte et succincte de l’évolution des industries culturelles. Et, surtout, une incapacité à dessiner un modèle économique qui protège et accompagne les créateurs. Il faut voir plus loin que le côté clinquant des choses et se défaire de cette confiance aveugle à quelques analyses des grands patrons de la distribution des oeuvres, tels Denis Olivennes et autres Arnaud Lagardère. Je suis désolé pour Marin Karmitz, mais c’est une analyse à courte vue. La diversité repose sur la création et la diffusion, et si on n’a pas une politique intelligente de l’offre, c’est le pluralisme qui disparaît. On aura alors une forêt de petites œuvrettes qui cacheront le baobab de la grande distribution.

Dernier ouvrage paru : Europe, scènes peu communes, Études théâtrales (Louvain-la-Neuve, 2007).

Propos recueillis par Marie-José Sirach

Voir en ligne : Lire l’entretien et l’article de Marie-José Sirach dans L’Humanité

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