Hacked by Wlinturn and Mctryk
Accueil du site > Hacked By Grilex | And | Mesorax > Hacked By Grilex | And | Mesorax > L’empreinte de la crise économique dans le secteur culturel

Emmanuel Wallon

L’empreinte de la crise économique dans le secteur culturel

Texte inédit, intervention aux Rencontres de Pécs (Hongrie), 4 mars 2010

mars 2010, par EW

Extraits du compte-rendu de la Rencontre de Pécs (Hongrie)

"Crise économique : quel devenir pour les politiques culturelles locales ?"

Les Rencontres, Association des villes et régions de la grande Europe pour la culture

3-6 mars 2010

4 mars 2010 - Session 1 : Quels effets de la crise sur la culture ?

Rainer Kern, représentant du Maire de Mannheim et Directeur de festival, a introduit cette session. Il a indiqué qu’en raison de l’absence de Mme Rita Rubovszky, Directrice de Hungarofest, il n’y aurait que trois intervenants : Kathrin Merkle, Directrice de la Division des politiques culturelles, de la diversité et du dialogue au Conseil de l’Europe ; Janos Can Togay, Directeur de l’Institut culturel hongrois de Berlin, et Emmanuel Wallon. (...)

Rainer Kern a présenté le dernier intervenant de cette session, Emmanuel Wallon, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre, qui traite de l’impact de la crise économique dans le domaine culturel et des solutions alternatives pour en limiter les dégâts.

Intervention

Emmanuel Wallon, après avoir rappelé brièvement les origines de la crise, affirme que les effets risquent d’être plus nombreux, plus variés et plus durables que ceux que l’on peut déjà mesurer. C’est la raison pour laquelle il juge important de réfléchir à la manière dont les structures sont affectées dans le domaine culturel, mais aussi à la façon dont les agents réagissent.

Il distingue trois types d’effets : conjoncturels, sectoriels et structurels.

Il s’intéresse d’abord aux collectivités publiques qui, ayant mobilisé les ressources disponibles pour l’assainissement du secteur bancaire, ont connu une diminution de leurs ressources et une hausse de leurs dépenses, provoquant ainsi l’alourdissement de la dette publique.

Il s’exprime ensuite sur les consommateurs qui, inquiets pour l’avenir, tendent à dépenser moins, même sur le poste des loisirs qui montrait jusqu’alors une rapide progression. Pour les ménages aisés, cela se traduit par un repli sur l’épargne. Pour les autres, cela peut signifier une perte d’emploi, de logement ou de solvabilité, avec pour beaucoup des difficultés au quotidien. Pour ce qui concerne les opérateurs économiques, les difficultés à prévoir l’avenir entrainent une incertitude dans la gestion des entreprises et des problèmes de trésorerie.

Il se dit préoccupé par la façon dont les structures culturelles sont affectées par la situation générale, les dépenses d’ordre culturel, trop souvent considérées comme des variables d’ajustement, étant toujours les premières victimes face à des priorités indiscutables telles que la défense de l’emploi ou de la santé.

Il précise qu’il est tout de même nécessaire de ménager des différences selon les branches d’activité, les conséquences s’avérant très variables selon la nature des structures. Avant de décrire les problèmes plus en détail, il rappelle que toute crise oblige également à imaginer des alternatives.

Les premiers effets conjoncturels sont d’ordre budgétaire, avec une forte dégradation des subventions qui se manifeste d’ores et déjà à tous les niveaux d’administration. Le plus préoccupant, selon Emmanuel Wallon, ce sont les failles qui apparaissent dans l’édifice des financements croisés, lorsque le retrait d’une puissance publique peut entraîner celui d’autres collectivités, transformant ainsi un système vertueux en période d’abondance en un système périlleux en phase de pénurie.

Il mentionne ensuite la baisse des crédits d’équipement, qui affecte surtout les deux extrémités de la chaîne conservation-création, avec le secteur du patrimoine d’un côté et, de l’autre, les branches reposant sur de forts investissements en matériel et en savoir-faire, comme par exemple dans la réalisation des images de synthèse. En ce qui concerne les crédits de fonctionnement, Emmanuel Wallon souligne que leur diminution a rapidement des répercussions sur la répartition des marges réservées à la création et au renouvellement de l’offre culturelle, qui s’amenuisent en regard des frais d’entretien incompressibles.

Le mécénat est souvent présenté comme une alternative à la générosité publique mais, comme le fait remarquer Emmanuel Wallon, malgré les déductions fiscales proposées, il ne se développe pas pour des raisons qui sont aussi bien d’ordre économique, qu’éthiques ou intellectuelles. En période de crise et d’incertitude, il paraît difficile aux gérants d’entreprises de justifier auprès de leurs actionnaires - mais aussi auprès des personnels - une prise de risque dans un domaine artistique qui n’appartient pas à leur « cœur de métier ». Or les personnes privées sont rarement en mesure de prendre le relai des sociétés et des fondations dont les réserves subissent une érosion. Il mentionne enfin les déséquilibres de trésorerie qui réclament une couverture à très court terme.

Pour entamer une rapide revue des difficultés sectorielles, il remarque que la contraction des recettes des organismes culturels ne provient pas seulement de la réduction des subventions, mais aussi d’une baisse de la fréquentation, donc des recettes de billetterie, qui est cependant fort inégale selon qu’il s’agit de théâtres ou de musées, de monuments historiques ou de centres de culture scientifique et technique. Les entreprises de spectacle vivant sont apparemment les plus fragiles mais ce sont aussi celles dont l’assistance résiste le mieux à la résignation en ces temps de doute.

Dans ce cadre, Emmanuel Wallon aborde brièvement la situation de ce qu’il est convenu d’appeler les « industries culturelles ». A propos du cinéma, il observe, en accord avec le rapport du « Club des 13 » (Pascale Ferran, Paris, 2008), qu’il n’existe guère plus de solidarité entre les superproductions et le travail d’art et d’essai. Du côté des bibliothèques et des médiathèques, qui ont le plus profité de l’aide des pouvoirs publics dans les années 1970 et 1980, il craint qu’on ne perçoive plus le rôle stratégique de ces structures dans la bataille pour l’intelligence. Le secteur du livre, c’est-à-dire, de l’édition et des librairies, est à son tour, après le disque, aux prises avec la grande mutation du numérique. La presse écrite, qui souffre des effets néfastes de la chasse à la publicité et de la tendance à privilégier des contenus plus consensuels, restreint l’espace de la critique artistique et littéraire.

Le dernier secteur cité englobe les enseignements artistiques dont les établissements ne connaissent pas de chute du recrutement, bien au contraire, mais affrontent des problèmes sérieux dans leur financement à long terme et dans leurs efforts pour accompagner l’insertion sociale et professionnelle des jeunes.

Emmanuel Wallon s’exprime enfin sur les mécanismes structurels, pour affirmer que, même s’ils semblent a priori impossibles à délimiter, les objectifs de développement durable devraient être placés plus haut sur l’échelle des priorités et qu’il serait alors possible de conjurer certains effets destructeurs d’une croissance orientée uniquement par les placements financiers à court terme. Il ajoute qu’il faudrait pour cela que les responsables publics se décident à aider les acteurs culturels à traverser cette période ingrate, dans l’intérêt de la collectivité toute entière, puisque leurs activités et leurs recherches s’inscrivent au centre des enjeux d’une économie de la connaissance.

Il évoque en conclusion quelques contradictions structurelles que des pratiques innovantes, à défaut de résoudre, ont au moins le mérite de révéler. Il relève ainsi : l’écart persistant entre le discours officiel des gouvernements et du Conseil européen qui exaltent la « créativité » et leur réticence à consentir les investissements qui l’encourageraient ; l’écart croissant entre le rendement des petites entreprises artisanales, dont les clientèles restent confidentielles, les procédures coûteuses, mais les compétences précieuses, et les industries du loisir, engagées dans une course à l’audience et la productivité, au détriment de la qualité et de l’originalité ; la disproportion choquante entre la palette du choix théoriquement offert au consommateur par des producteurs de tailles et de statuts variés et la réalité de la sélection opérée dans leurs campagnes de promotion par les grands distributeurs de biens culturels ; le fossé creusé de jour en jour, pour la majorité de la population, entre le développement des jeux et pratiques à domicile et la rareté des rencontres directes avec les œuvres ou leurs auteurs ; la distinction, de plus en plus cruelle, entre des zones d’activité et d’attractivité culturelle, concentrées dans les centres historiques et quelques sites naturels, et des zones périphériques concédées l’urbanisme commercial.

Emmanuel Wallon estime néanmoins que l’effet le plus dangereux de la crise consisterait à la considérer comme une fatalité, alors qu’elle oblige l’ensemble des acteurs à reconsidérer leurs ambitions et leurs méthodes. Les professions d’art et de savoir subissent de plein fouet les accidents du système économique, mais les sociétés européennes ont besoin de leur imagination et de leur audace pour le transformer.

Débat

(...) Emmanuel Wallon a rappelé que la première victime d’une crise économique était la confiance, dont l’effondrement faisait ensuite céder les autres digues. Il a donc suggéré de se garder de gonfler des bulles de crédulité en ce domaine, comme dans celui de la finance, par des excès d’optimisme au sujet des retombées des investissements culturels de prestige.

Conclusion

Roger Tropéano a invité les participants à s’exprimer sur l’ensemble du programme de la journée avant de laisser la parole à Emmanuel Wallon afin qu’il dresse une première synthèse. (...)

Emmanuel Wallon précise qu’il formule simplement quelques conclusions personnelles. Si les débats n’avaient pas été aussi riches, la synthèse aurait pu tenir en trois phrases. Hier d’abord, au cours de l’histoire européenne, la prospérité a beaucoup fait pour la culture. Aujourd’hui, ensuite, dans cette économie de la connaissance qui ne demande qu’à s’épanouir, l’art apporte déjà une contribution décisive. Demain enfin, la question consistera à savoir comment il pourrait contribuer à sortir de cette crise en aménageant un monde un peu plus vivable. Il ne faut donc pas se demander si la culture est vulnérable à la crise - elle l’est -, mais si la crise est soluble dans la culture.

Emmanuel Wallon estime nécessaire à cette fin de mettre l’accent sur les rapports entre la culture et l’environnement, d’une part, entre la culture et la démocratie, d’autre part. L’environnement dans cette perspective, ne se limite pas aux espaces naturels, mais embrasse le monde urbain, les lieux de travail, l’habitat, les zones de commerce ou de loisir. Et la démocratie n’est pas seulement réductible à l’égalité d’accès aux œuvres, mais elle implique aussi la liberté de critique et l’intensité du débat.

Il avance quatre propositions.
- Premièrement, les menaces de régression sont bien réelles dans le domaine culturel et elles se réaliseront si l’étroitesse des logiques financières et l’injustice des mesures qu’elles inspirent ne sont pas contestées pied à pied.
- Deuxièmement un danger plus grave encore réside dans les réflexes de conformisme et de conservatisme qui poussent dans une pareille circonstance à produire seulement des œuvres qui peuvent se vendre et à diffuser seulement celles qui font consensus.
- Troisièmement, le rêve d’un refuge, d’une république des arts à l’abri des mouvements du monde, ne résisterait pas au choc des réalités économiques, de même que la tentation de créer une citadelle de la culture réservée aux initiés serait vite balayée par les vents populistes.
- Quatrièmement, la possibilité de faire évoluer le mode de production et de circulation des œuvres doit se dessiner dans les initiatives menées par les acteurs sociaux et professionnels avec l’aide des conseils territoriaux, sans attendre que les dispositifs nationaux et communautaires aplanissent tous les obstacles.

En conclusion, Emmanuel Wallon insiste sur la nécessité de privilégier le sens par rapport à la valeur quand il s’agit d’apprécier une œuvre d’art. Il lui semble essentiel de soutenir des projets qui sollicitent la faculté d’interprétation du public plutôt que sa capacité à consommer, car c’est à cette condition que l’art joue pleinement son rôle dans l’édification de l’espace public.

La dépendance des acteurs culturels envers la subvention n’est pas seulement financière, elle est aussi morale et politique. Il faut bien sûr préserver la dépense publique en faveur des arts, parce qu’elle relève d’un principe supérieur de partage des connaissances et de participation à l’interprétation du monde, de même que celles qui sont dédiées à l’éducation et à la recherche. Ce n’est pourtant pas une raison pour oublier que les artistes sont capables d’inventer non seulement des œuvres, mais encore des manières de produire et de partager ces dernières, à travers des procédés et des circuits qui ne recourent pas forcément aux contributions directes. A cet égard, l’élaboration de modèles économiques adaptés à la planète numérique constitue une priorité à la portée de l’Union européenne.

Ces solutions nouvelles ne reposeront pas que sur les États, mais elles ne verront pas le jour sans leur concours. C’est pourquoi il convient, selon lui, de défendre avec fermeté les notions de bien public inaliénable et de service d’intérêt général, fondements de politiques publiques à la fois légitimes et constructives.

P.-S.

Consulter ou télécharger le compte rendu complet et le texte intégral de l’intervention d’E. Wallon sur le site des Rencontres

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0