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Emmanuel Wallon

Syrie : deux ans de massacres, vingt-quatre mois d’attentisme

Article paru dans Confrontations Europe, n°101, avril-juin 2013, p. 37 (version intégrale).

mardi 16 avril 2013, par EW

Les pays de l’UE sont divisés : Faut-il lever l’embargo sur les livraisons d’armes prorogé jusqu’à la fin mai 2013 par l’UE ? La France et le Royaume-Uni ont avancé cette hypothèse. Mais le président Hollande a émis des réserves le 28 mars, car « nous n’avons pas la certitude » que les armes ne seront pas utilisées par les extrémistes djihadistes. Une chose est sûre : au bout de deux ans de conflit, les Vingt-Sept ne parviennent toujours pas à adopter une position commune et plusieurs pays européens, Allemagne et Suède en tête, s’opposent à la levée de l’embargo (Confrontations Europe, NdlR, 28 mars 2013).

Les historiens et les archéologues s’interrogeront en fouillant les archives et les décombres. Quelle furie meurtrière a poussé un dictateur à massacrer son peuple et détruire son pays en l’espace de deux ans, au début du XXIe siècle ? Pourquoi un monde épris de paix a-t-il laissé un clan cramponné à ses privilèges ruiner le patrimoine, ravager l’existence et censurer l’avenir d’un foyer de civilisation universelle ? Pourquoi l’Europe, championne des droits de l’homme et de la démocratie, s’est-elle montrée insensible au sort d’un riverain de la Méditerranée ?

La chronique du désastre en cours ne cesse de rehausser ses comptes macabres. Au 15 mars 2013, date anniversaire des premières protestations pacifiques contre les sévices infligés à des gamins qui avaient osé barbouiller sur un mur des slogans hostiles au régime, les Nations unies dénombrent déjà plus de 70.000 morts en Syrie, enregistrent plus d’un million de réfugiés (dont une moitié d’enfants) dans les pays limitrophes et évaluent à deux millions et demi les personnes déplacées d’un faubourg à l’autre pour fuir les bombardements de l’armée ou les représailles des milices. Elles échouent à recenser les prisonniers, massivement et cruellement torturés. Elles mesurent, sans les juguler, l’inflation des souffrances et la montée des périls.

De jour en jour les conditions d’accueil dans les camps du Liban, de Turquie, d’Irak et de Jordanie empirent avec l’afflux des familles. Médecins sans frontière et bien d’autres organismes d’assistance dénoncent les faux-semblants d’une aide humanitaire dont la plus grande part, distribuée par le Croissant rouge syrien sous le contrôle des bourreaux de Damas, échappe aux habitants des villes les plus meurtries. Quoique sa légitimité soit déjà largement reconnue, la Coalition nationale des forces de l’opposition syrienne, qui a bâti sa propre structure de secours aux victimes (CODSSY) dans les zones libérées, en est réduite à la politique de la chaise vide pour exhorter les « Amis de la Syrie » à passer des promesses aux actes, que ce soit en matière de sanctions contre le pouvoir baasiste et ses affidés, de dons financiers aux organismes d’assistance ou encore d’appui logistique à la rébellion.

La délégation de citoyens, venus de Paris à Strasbourg, le 11 décembre 2012 à bord d’un « Train pour la Syrie », à la rencontre des parlementaires européens et du cabinet de Catherine Ashton afin de les alerter à cet égard, a récolté de bonnes paroles qui tardent à se concrétiser. De même les juristes attendent toujours la saisine de la Cour pénale internationale, réclamée de tous côtés pour poursuivre ce qu’il faut bien appeler des crimes contre l’humanité.

L’attitude de l’Union européenne a l’égard de ses voisins du Maghreb et du Machrek étonne par son incohérence. De trop timides encouragements se faisaient entendre en 2011, quand les sociétés civiles du monde arabo-berbère commençaient à secouer leur joug pour chasser ces raïs qui les tenaient en sujétion, mais dont les chancelleries s’étaient accommodées parce qu’ils maintenaient un ordre propice au commerce. Le rêve d’une démocratisation sans douleur ni délai prit ensuite le dessus, enflammant éditoriaux et allocutions. Puis l’opinion des décideurs se rafraîchit quand les espoirs du printemps des rues se diluèrent dans l’automne des urnes, favorables aux islamistes. L’Europe et les États-Unis craignent d’avoir consenti un prix politique, militaire, diplomatique et sécuritaire trop élevé pour la chute de Mouammar Kadhafi. Bien qu’ils se réclament dans leur grande majorité des principes de pluralisme et de tolérance chers à l’Occident, les révolutionnaires syriens, seuls face au despote, payent beaucoup plus cher leur désir de liberté.

Les arguments en faveur du laisser faire se retournent pourtant aisément. Écartelée entre Israël et l’Iran, la région serait trop instable pour tolérer des ingérences étrangères ? Damas se démène au contraire pour exporter la crise. L’armée syrienne serait trop puissante pour qu’on puisse l’empêcher de nuire ? Des brigades de partisans dépenaillés la mettent en échec un peu partout, la force qui lui reste ne tenant qu’à la supériorité des blindés et à la maîtrise de l’espace aérien. Le véto de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité serait incontournable ? Il s’avère plutôt contreproductif de permettre à Moscou et Pékin, défenseurs de la souveraineté à tout crin, d’entretenir leur capacité de nuisance en vue d’arracher des concessions dans les affaires où ils ont l’ambition de peser. L’embargo limiterait les dégâts ? La Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais approvisionnent régulièrement l’appareil de Bachar Al-Assad en missiles, munitions et conseillers. L’armement des rebelles alimenterait l’islamisme radical ? Les succès des commandos fondamentalistes, qui éclipsent parfois les progrès des combattants de l’Armée syrienne libre, résultent du quasi-monopole des roquettes antiaériennes et antichar que leur procurent de riches parrains du Golfe persique et des relais dans la nébuleuse djihadiste.

Le ministre des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, a cru énoncer une évidence en déclarant que « des livraisons d’armes risquent toujours de nourrir une course à l’armement et de provoquer une glissade vers une guerre par procuration, qui pourrait embraser toute la région » (entretien au Tagesspiegel, 7 mars 2013). On reconnaît là le refus d’ « ajouter la guerre à la guerre » dont François Mitterrand faisait vingt ans plus tôt sa devise en Bosnie, avec les piètres résultats qui furent déplorés par la suite. Assouplissant un coin de son dispositif, le 18 février 2013, le conseil des ministres européens a daigné concéder la livraison de quelques gilets pare-balle et d’instruments de déminage en guise de protection pour les civils.

Une telle pusillanimité désespère un peuple en butte à une guerre asymétrique et sans merci. Se cantonner dans la position du spectateur serait un sûr moyen de l’inciter à se jeter par dépit dans les bras des ennemis de la démocratie. C’est donc un pressant appel à l’action que les initiateurs de la « Vague blanche pour la Syrie » ont relancé le 15 mars 2013, avec le soutien d’Amnesty International et des organisations de défense des droits de l’homme, en ralliant de Paris à Cracovie des personnalités de tout le continent, de feu Stéphane Hessel à Peter Gabriel.

Emmanuel Wallon Professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre

P.-S.

- Voir le site de la « Vague blanche pour la Syrie ».
- Consulter le sommaire du n°101 de la revue Confrontations Europe.
- Télécharger cet article en version abrégée au format PDF ci-dessous.

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